Portraits de Français qui habitent dans un phare isolé
Sur les côtes bretonnes battues par les vents, au large de l’île d’Ouessant ou au sommet des falaises corses, des silhouettes se dressent face à l’immensité. Ce ne sont pas des ermites, ni des naufragés modernes, mais bien des hommes et des femmes qui ont fait le choix radical de vivre dans un phare isolé. À l’écart du tumulte du monde, ils incarnent une forme rare de liberté et de résistance. Le site Territoires de France vous emmène à la rencontre de ces vies hors du commun, où le silence remplace le bruit de la ville, et où chaque aube prend un goût d’éternité.
La dernière gardienne du phare de Tévennec
Dans le Finistère, face à l’océan démonté, le phare de Tévennec est une légende en soi. Jadis qualifié de maudit pour avoir rendu fous plusieurs gardiens, ce rocher isolé est aujourd’hui habité à l’année par Anne Le Goff. Ancienne professeure de littérature, elle a tout quitté pour vivre en autarcie choisie. À 48 ans, elle partage son quotidien avec son chien, quelques livres et une radio à manivelle. Le vent y est permanent, les tempêtes fréquentes, mais Anne y trouve une paix incomparable.
Elle s’est installée là après une rupture douloureuse, dans un moment de bascule de sa vie. Depuis, elle documente ses journées sur un blog devenu culte pour les amoureux des grands espaces. Elle y parle de ses lectures, du ciel changeant, du poids du silence mais aussi de la joie de n’avoir que l’horizon pour limite. Elle vit de peu, avec des ravitaillements mensuels par bateau, et refuse toute forme de modernisation excessive du lieu. À ses yeux, « vivre dans un phare isolé, c’est **résister** à l’accélération du monde ».
Un couple dans le phare d’Alistro en Corse
Sur la côte orientale de la Corse, à mi-chemin entre Bastia et Solenzara, trône le phare d’Alistro. C’est ici que vivent Pierre et Léa, un couple de quadragénaires ayant troqué leur vie parisienne de cadres pour une existence simple, face à la mer. Leur logement, anciennement une salle des machines, a été transformé en habitation spartiate mais chaleureuse. Le matin, ils observent les dauphins. Le soir, ils pêchent leur dîner.
Leur choix s’est fait après un burn-out professionnel. Aujourd’hui, Pierre s’adonne à la photographie animalière tandis que Léa, ancienne cheffe de projet, propose des retraites de méditation dans ce lieu insolite. « Les gens viennent ici chercher le lâcher-prise », dit-elle, « mais pour nous, c’est devenu un mode de vie. » Leur quotidien repose sur des routines simples et des gestes essentiels. Les courses sont faites une fois par semaine, la connexion Internet est volontairement limitée, et les repas sont toujours préparés à partir de produits locaux.

Le gardien bénévole du phare de Cordouan
Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le phare de Cordouan, au large de Royan, est l’un des plus anciens d’Europe encore en activité. Si sa lumière est automatisée depuis longtemps, un homme continue d’y vivre plusieurs mois par an : Jean-Michel, 63 ans, retraité de la marine nationale. Bénévole pour une association de sauvegarde, il passe des étés entiers à entretenir les lieux, accueillir les visiteurs curieux et raconter l’histoire de cette sentinelle de pierre.
Ce passionné d’histoire maritime se considère comme un passeur de mémoire. Son quotidien est rythmé par les marées et les visites guidées. Il dort dans une ancienne chambre de gardien, cuisine sur un petit réchaud à gaz et se douche à l’eau froide. Ce choix de vie, dit-il, lui permet de « rester vivant dans un monde trop formaté ».
Des enfants qui grandissent dans un phare
Moins courant mais tout aussi fascinant, le cas de la famille Roussel, installée dans le phare de l’île Wrac’h, près de Plouguerneau, interroge. Julien, électricien maritime, y vit avec sa femme et leurs deux jeunes enfants. Loin de tout, les enfants suivent l’école à distance, encadrés par leurs parents. Leur terrain de jeu ? Les rochers, les algues, les oiseaux marins et les pages du vieux journal de bord retrouvé dans une pièce désaffectée.
La famille a fait le pari d’une éducation alternative, proche de la nature. Ils élèvent des poules, cultivent un petit potager et captent l’eau de pluie. Le soir, à la lumière de lampes solaires, ils lisent ou jouent à des jeux de société. Pour eux, la solitude n’est pas une punition mais une opportunité de vivre autrement, de recréer du lien familial sans écran, sans distraction inutile.
Les défis quotidiens d’une vie hors normes

Habiter dans un phare isolé ne s’improvise pas. Les conditions sont souvent rudes : vent violent, humidité constante, coupures d’électricité fréquentes. L’accès au lieu peut être conditionné aux marées ou à l’état de la mer. La logistique du ravitaillement est un casse-tête, surtout en hiver. Et puis, il y a l’isolement social, le manque de soins en cas d’urgence, le poids des jours sans voix humaine.
Mais pour ceux qui ont fait ce choix, ces difficultés sont autant de défis à relever, des épreuves formatrices. Tous évoquent un même sentiment : celui d’intensité, d’être pleinement présents à leur existence. Ils ne fuient pas la société, ils choisissent un autre rythme, une autre narration de la vie.
Une vie entre ciel et mer
Ces portraits de Français dans phare isolé révèlent un pan méconnu du territoire national. Ils montrent qu’il existe encore des poches de liberté absolue, où l’on peut vivre en marge sans être marginal. Les phares, autrefois symboles de solitude subie, deviennent aujourd’hui des refuges volontaires, des havres d’introspection.
Leur histoire touche autant qu’elle inspire. Car au fond, qui n’a jamais rêvé de tout quitter, d’entendre le ressac au lieu des klaxons, de regarder l’horizon plutôt qu’un écran, de se sentir entièrement présent ? Les Français qui vivent dans un phare isolé nous rappellent que ce rêve, certains l’ont transformé en réalité, au prix de compromis, mais avec une richesse humaine inestimable.
Ils ne sont ni fous, ni inadaptés, mais bien pionniers modernes, chercheurs de vérité dans un monde saturé de bruit. Et à travers leurs récits, ce sont aussi nos propres envies de reconnexion et de simplicité qui trouvent un écho. Sur les cartes, leurs phares ne sont que de petits points blancs. Mais dans l’imaginaire, ils brillent comme des phares intérieurs.




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